oeuvres essais poetiques
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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

PREMIERS CAHIERS DE POÉSIE

 

En l’espace d’à peine quatre ans, Gérard noircit de ses premiers poèmes deux cahiers d’écolier, et trouve à se faire éditer chez Ladvocat puis chez Touquet. Il est devenu une célébrité sur les bancs du collège Charlemagne, où Tampucci, le fils du portier, qui a aussi des ambitions poétiques, lui dédie une dithyrambique Épître à M. Gérard.

 

On considère généralement avec une condescendance amusée ces essais de versification, en mesurant l’abîme qui les sépare du jaillissement des Chimères. Il faut y regarder de plus près. D'abord, les premiers vers de Nerval ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de Hugo, de Sainte-Beuve ou de Balzac au même âge. Mais plus que leur qualité, ce qui doit retenir l'attention, c’est l’intense activité cérébrale qu’ils supposent, l'effervescence intellectuelle, la ferveur, l'allégresse mais aussi l'impatience qui va jusqu'au "délire" pour tout ce qui touche à l'écriture. Entre 13 et 17 ans, Nerval a lu, énormément, les auteurs anciens qu’il imite, Théocrite, Anacréon, Virgile, Horace, la Pléiade, Voiture, Scarron, Boileau, des auteurs plus proches de lui, Chénier, Casimir Delavigne, Béranger, bien sûr, mais aussi les dramaturges mineurs, chez qui il prend le pseudonyme de Beuglant, qui ont pullulé à la fin du XVIIIe siècle et sous l'Empire. Il a même lu, note-t-il sur une page du manuscrit de L’Enterrement de la Quotidienne, Léonard, Mollevaut et Guttinguer. De façon plus surprenante encore, ce gamin, dès l’âge de 13 ans, se tient suffisamment au courant de la vie politique de son temps pour dénoncer les lâchetés de la Restauration (répression des libéraux en Espagne, inertie devant le génocide grec), le cléricalisme outrancier qui encourage l’influence détestable des Jésuites, l'éteignoir pour la création artistique, qu'est le conservatisme ultra, et manifeste une fidélité passionnée à la mémoire de Napoléon. Lecture de Béranger, de Delavigne et surtout de Barthélemy et Méry? Convictions de l’entourage familial ? Preuve en tout cas que l’on parle politique chez les Labrunie, les Dublanc ou les Laurent, et que l’on est résolument libéral et franc-maçon, ou doctrinaire. S’affirme par ailleurs une interrogation d’une étonnante maturité sur l’écriture, sa forme et sa finalité.

 

Nous avons consacré aux différentes sources d'inspiration de ces deux cahiers des pages intitulées "satiriste anticlérical et anti-ultra", "devenir écrivain", la cause grecque", "la guerre d'Espagne"," le culte de Napoléon" et "écrire et/ou dessiner".

 

 

Nerval a intitulé son premier cahier Poésies diverses. Il y a recopié, d’une écriture soignée, ses premières compositions, et il l’a conservé jusqu’à sa mort. C’est Arsène Houssaye, puis son fils Henry qui en ont hérité. Le cahier est ensuite passé à Aristide Marie. C’est ainsi que Gisèle Marie a pu en donner au Mercure de France une première édition en 1939.

 

Le deuxième cahier, tout aussi soigné et orné que le premier, est composé de deux parties, une épopée héroï-comique burlesque en six chants, L’Enterrement de la Quotidienne, pièce satirique de circonstance, qu’il signe Gérard L*****, et sur un autre manuscrit "G.L. de la famille des trois étoiles ***", et des Essais poétiques. Cette deuxième partie reprend quelques pièces du premier cahier. Au moment où il écrit pour l’Artiste La Bohême galante, en 1852, Nerval a donné ce deuxième cahier à Arsène Houssaye, qui en a nettement marqué la propriété au recto du premier feuillet blanc et à la fin: "donné par Gérard de Nerval à Arsène Houssaye, 1852".

 

"Belle écriture régulière, vers bien alignés et scrupuleusement cotés, strophes disposées avec symétrie, tout indique un esprit clair, ordonné, méthodique ; et le plus sagace graphologue n’y saurait discerner ombre de boucle équivoque ou jambage suspect" écrivait Aristide Marie devant le premier cahier qu’il avait sous les yeux. Ce n’est pas notre impression en regardant les clichés publiés par Gisèle Marie. L’écriture en effet est régulière, mais impersonnelle comme ce que l’on recopie en s’appliquant à calligraphier. Les dessins sont plus libres, donc plus parlants. Loin de la belle symétrie dont parle A. Marie, ils ne sont pas sans évoquer les griffonnages nerveux de ceux de 1841 (Généalogie, lettres à Bocage et Lingay). L’acharnement de l’adolescent à versifier nourrit une idée fixe, la gloire, évoquée de façon quelque peu mégalomane et inquiétante à la fin de l’Ode à Duponchel qui clôt le premier cahier : "Hélas ! mon esprit en délire / Prétend à la célébrité. / Je veux des accords de ma lyre / Enchanter la postérité." Compensation de quel sentiment de frustration identitaire ?

 

Le 15 février 1826, le libraire Ladvocat publie les Élégies dans un recueil intitulé Napoléon et la France guerrière; entre mai et décembre de la même année, Nerval donne à Touquet trois petites oeuvres satiriques, M. Dentscourt, Les Hauts faits des Jésuites et L'Académie ou les membres introuvables, et deux Élégies, Napoléon et Talma. La célébrité est conquise, mais sur un malentendu, et le succès trop facile occulte pour l'heure sa vraie nature de poète.

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