PUBLIER LES POÈTES DU XVIe SIÈCLE

En 1852, Arsène Houssaye, directeur du journal L’Artiste demande à son ami une série d’articles sur "ses anciens vers". Nerval est ainsi amené à revenir au temps où il publiait, dans la collection de la Bibliothèque des Textes Choisis dirigée par Laurentie, un volume consacré aux poètes de la Pléiade, et composait, dans l’esprit de Ronsard, ses premières odelettes:

Vous le voyez, mon ami – en ce temps, je ronsardisais – pour me servir d’un mot de Malherbe. Considérez, toutefois, le paradoxe ingénieux qui fait le fond de ce travail : il s’agissait alors pour nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du XVIIIe siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents ; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte à l’invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais à l’étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis, qui voyait dans Ronsard le précurseur du romantisme. – Que de peine on a en France pour se débattre contre les mots !

Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l’Académie ; mais je crois bien que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner depuis, par le public, son Histoire de la poésie au XVIe siècle. Quant à moi-même, il est évident qu’alors je n’avais droit d’aspirer qu’aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans profit.

Qui n’a pas l’esprit de son âge / De son âge a tout le malheur !

Je fus cependant si furieux de ma déconvenue, que j’écrivis une satire dialoguée contre l’Académie, qui parut chez Touquet.

Eh bien ! étant admis à l’étude assidue de ces vieux poètes, croyez bien que je n’ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs formes de style m’impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poètes de notre temps.

Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m’avaient servi de modèle. C’était encore une forme classique, imitée par lui d’Anacréon, de Bion, et, jusqu’à un certain point, d’Horace. La forme concentrée de l’odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s’est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d’Ovide ; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c’est là ce qui distingue son école de celle de Malherbe.

Nerval bouscule un peu la chronologie. Sa satire de l’Académie est parue chez Touquet en décembre 1826, avant donc que l’Académie n’ait couronné ses concurrents Philarète Chasles et Saint-Marc Girardin et que Sainte-Beuve ne publie son Tableau historique et critique de la poésie française au XVIe siècle. Ce qui importe est moins l’Introduction qu’il donne à son volume que le choix des auteurs retenus : Ronsard, qui se taille la part du lion, Du Bellay, Baïf, Belleau, Du Bartas, Chassignet, Desportes, Régnier, et les formes poétiques du discours, du sonnet et de l’ode.

En 1830, à l'écart des remous politiques et des excès frénétiques du petit Cénacle, Gérard publie son Choix des Poésies de Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Du Bartas, Chassignet, Desportes, Régnier et s’essaie à la poésie fluide de l’odelette à la manière des maîtres renaissants. Pas de pastiche pour autant : s’il reprend par exemple le titre, "Avril" de Rémi Belleau, ce n’est pas pour célébrer comme lui la fécondité du renouveau printanier, mais bien plutôt, avec un rien d’ironie à l’égard du maître, pour exprimer un état de spleen et de stérilité aux résonances mallarméennes de "Renouveau", dont le poète symboliste disait qu’il aurait pu l’appeler "Spleen printanier".

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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE
 
"Avril" de Gérard de Nerval
 
 
Déjà les beaux jours la poussière,
Un ciel d’azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ;
Et rien de vert : à peine encore
Les grands arbres aux rameaux noirs !
 
Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
Ce n’est qu’après les jours de pluie
Que doit surgir en un tableau,
Le printemps verdissant er rose,
Comme une nymphe fraîche éclose,
Qui, souriante, sort de l’eau.
 
 
"Renouveau" de Stéphane Mallarmé
 
 
Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.
 
Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau,
Et, triste, j’erre après un rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane
 
Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,
 
J’attends, en m’abîmant que mon ennui s’élève…
– Cependant l’Azur rit sur la haie et l’éveil
De tant d’oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

__________

Pour l’heure, la forme du sonnet héritée des poètes de la Renaissance n’éveille pas la création poétique chez Nerval. Il faut attendre la crise de 1841 pour que jaillissent six sonnets, dont l’un est directement inspiré de Du Bartas (l’un des neuf sonnets des Muses Pyrénées, contemporains de l’installation de Henri de Navarre à Nérac en 1578, raison pour laquelle peut-être ils ont retenu l’attention de Nerval)

Voici le sonnet de Du Bartas tel que l'a publié Nerval en 1830 et le sonnet de 1841 "À Madame Sand":

Le premier quatrain du sonnet de Nerval "À Madame Sand" est une citation presque mot pour mot, signalée comme telle par les guillemets, de celui de Du Bartas. Le deuxième quatrain amorce le travail de détournement du sens en soulignant l’appartenance généalogique au même lignage aquitain (voir la Généalogie fantastique) que celui dont la parole poétique doit témoigner "dans notre âge".

Les tercets, qui sont chez Du Bartas purement conjoncturels, soulignant aux yeux du nouveau souverain les "malheurs du temps", se chargent dans le sonnet de Nerval, par le glissement des montagnes de Foix vers celles de Salzbourg, de toute l'émotion liée au voyage à Vienne de l’hiver 1839-1840.

C'est un véritable travail onirique, de détournement, réappropriation, déplacement, condensation qu'opère ici Nerval à partir du souvenir qu'il a gardé du poète renaissant.

(Voir aussi la page "À Madame Sand")

 
Ce roc voûté par art, par nature ou par l’âge,
Ce roc de Tarascon hébergea quelquefois
Les géans qui rouloient les montagnes de Foix,
Dont tant d’os excessifs rendent sûr témoignage.
 
Saturne, grand faucheur, tems constamment volage,
Qui changes à ton gré et les mœurs et les lois,
Non sans cause à deux fronts on t’a peint autrefois :
Car tout change sous toi chaque heure de visage.
 
Jadis les fiers brigands, du pays plat bannis,
Des bourgades chassés, dans les villes punis,
Avaient tant seulement des grottes pour asyles.
 
Ores les innocens, peureux, se vont cacher
Ou dans un bois épais, ou sous un creux rocher,
Et les plus grands voleurs commandent dans les villes.
 
"Ce roc voûté par art, chef-d’œuvre d’un autre âge,
Ce roc de Tarascon hébergeait autrefois
Les géants descendus des montagnes de Foix,
Dont tant d’os excessifs rendent sûr témoignage."
 
Ô seigneur Du Bartas ! Je suis de ton lignage
Moi qui soude mon vers à ton vers d’autrefois ;
Mais les vrais descendants des vieux Comtes de Foix
Ont besoin de témoins pour parler dans notre âge !
 
J’ai passé près Salzbourg sous des rochers tremblans,
La Cigogne d’Autriche y nourrit les Milans,
Barberousse et Richard ont sacré ce refuge.
 
La neige règne au front de leurs pics infranchis ;
Et ce sont, m’a-t-on dit, les ossements blanchis
Des anciens monts rongés par la mer du Déluge.
 
Bibliotheque choisie 1830 copie
Choix de poesies de Ronsard copie
 
"Avril" de Rémi Belleau (début)
 
Avril, l’honneur et des bois
Et des mois ;
Avril, la douce espérance
Des fruits qui, sous le coton
Du bouton,
Nourrissent leur jeune enfance ;
 
Avril, l’honneur des prez vers,
Jaunes, pers,
Qui, d’une humeur bigarrée,
Émaillent de mille fleurs
De couleurs
Leur parure diaprée (...)
 
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