ZenaideBonaparte CharlotteBonaparte
JennyColon
Sophie de Feucheres
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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

Joseph Bonaparte

Zénaïde et Charlotte Bonaparte, nées en 1801 et 1802

le duc de Reichstadt en 1831

Gérard Labrunie en 1831 et le duc de Reichstadt enfant

Jenny Colon et Sophie de Feuchères

Jenny Colon et Marie Pleyel

Napoléon "échappé du plomb"

Nicolas Poussin, La Mort de Narcisse

JosephBonaparte
ducdeReichstadt
Nerval medaillon Duseigneur
JennyColon1
MariePleyel
Napoleon cendres
Narcisse2

« MOI, JE DESCENDS DE NAPOLÉON... »

 

"Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph Bonaparte, frère de l’Empereur, qui reçut ma mère à Dantzig". C’est à Alexandre Weill, qui a fait la connaissance de Nerval en 1838 à Francfort, et se trouvait à Vienne durant l’hiver 1839-40 en même temps que lui, qu’est faite cette déclaration, au cours d'une visite qu'il fit à son ami à la maison de santé de Mme Sainte-Colombe rue de Picpus, et qu’il nota à chaud, sur la lettre même de Nerval datée du 5 mars 1841.

Cette tranquille affirmation est en fait l'aboutissement du travail psychique destiné à oblitérer la filiation réelle au profit de la filiation rêvée, que nous avons vu à l'oeuvre au fil de la Généalogie et dont Nerval a noté les dates cruciales au feuillet gauche : "santé y1841", et "y 18 novembre 1839", et un y incomplet, rattaché à Wavre, donc Waterloo.

Nerval s’est rendu à Bruxelles une première fois, en juillet 1836, en compagnie de Gautier. Le 22 juillet, les deux amis sont partis vérifier in situ l’existence ou non du type de la "femme Rubens" en Belgique. Randonnée apparemment joyeuse et bien arrosée, que Gautier qualifie de "notre célèbre voyage en Belgique", de Bruxelles à Anvers et Ostende. Mais là, Gautier souligne l’agitation anormale et même inquiétante de son ami. De retour à Bruxelles le 30 juillet, Nerval tombe malade, Gautier rentre seul à Paris le 1er août et reviendra plus tard chercher son ami. De Bruxelles, Nerval écrit à son père une lettre, manquante malheureusement, puis en septembre, de Passy, où il est hébergé par les parents de Gautier :"Je me souviendrai des fièvres de Belgique". Fièvre est le mot qu’il emploiera à propos de la mort de sa mère, dans Promenades et Souvenirs : "La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois à des époques qui forment dans ma vie des divisions régulières, périodiques", entendant par là clairement que les crises de manie aiguë dont il fut victime étaient aussi la pathologie de sa mère. Madame Labrunie était-elle atteinte d’une maladie nerveuse dont son fils aurait hérité ? Cela qui expliquerait l’anxiété du Dr Labrunie chaque fois que Gérard sort de l’existence réglée qui lui serait nécessaire, et les injonctions dans le même sens du Dr Blanche à son patient. On ne sait pas non plus de quoi est morte si prématurément Eugénie Laurent, la jeune soeur de Mme Labrunie. Quoi qu'il en soit, on peut associer l'indication "y à Waver" au voyage de 1836, mais c'est sans doute plutôt au second voyage en Belgique de décembre 1840, qu’il faut la rattacher.

Commençons par l’hiver 1839-1840 à Vienne. Le 19 novembre 1839, Nerval est arrivé à Vienne. Séjour apparemment plein de promesses, mais finalement très décevant: "On m'a envoyé à Vienne il y a 16 mois avec un peu d'argent mais de belles promesses [...] Il m'a fallu revenir dépenaillé et rentrer humblement dans la littérature" écrira-t-il le 22 janvier 1841 à son ami Victor Loubens. Le jour de son arrivée, il s’est contenté d’écrire à son père, une première lettre: "J’arrive à Vienne aujourd’hui 19 novembre", puis une deuxième (la longue lettre d’auto-justification qui fait tant penser à Kafka), fin novembre, plus explicite : "Me voilà donc à Vienne depuis huit jours ainsi que tu l’as appris par ma lettre précédente que j’ai écrite un peu fatigué..." Euphémisme habituel chez Nerval quand il évoque à son père ses crises nerveuses. Le séjour, brillamment commencé dans l’euphorie des réceptions à l’ambassade de France et d’une idylle avec Marie Pleyel, s’achève dans le doute et la mélancolie. Dans l’article qu’il envoie à L’Artiste, il écrit en date du 18 janvier (encore un 18...), à propos des jardins de Vienne : " Son plus grand jardin public se rencontre à peu de distance de Leopoldstadt. Lorsque j’y suis entré, ses longues allées étaient vides, quelques fleurs se montraient pourtant encore, et des rosiers cassés par le vent laissaient traîner leurs fleurs dans la boue. Les jardins de Schoenbrunn n’étaient pas moins désolés dans le moment où je les ai parcourus…" Le texte d'un fragment non publié de Pandora, conçu pendant la crise de novembre 1853 à Passy, sera encore plus explicite: "J’ai pleuré devant les statues sur les rampes gazonnées de Schoenbrunn, j’ai placé là mon frère et ma mère et ma grande aïeule Maria Térésa !..." L’impératrice Marie-Thérèse est la belle-mère de l’archiduchesse Sophie, qui est elle-même la tante du duc de Reichstadt. C’est dire que Nerval s’intègre totalement à la famille impériale en faisant de l'impératrice Marie-Thérèse son aïeule et du duc de Reichstadt son frère. Chez l’ambassadeur de France Sainte-Aulaire où il est familièrement reçu, Nerval a fait la connaissance de proches du duc de Reichstadt, et notamment du prince de Dietrichstein, chez qui logeait son ami Weill. S'est alors réactivé le souvenir de l’orphelin de Schönbrunn, mort en 1832, sans avoir revu sa mère, entouré de la seule affection de l’archiduchesse Sophie, de six ans seulement son aînée, enceinte elle-même au moment où mourait l’Aiglon et avec lui la branche aînée des Bonaparte. En rêvant dans le froid du parc de Schönbrunn, Nerval fait remonter le refoulé de sa propre enfance abandonnée, et le même souvenir deviendra dans Pandora une véritable identification, à l’aimée cette fois : "Pardonne-moi d’avoir surpris un regard de tes beaux yeux, auguste archiduchesse dont j’aimais tant l’image, peinte sur une enseigne de magasin. Tu me rappelais l’autre, le rêve de mes jeunes amours..." "Schoenbrunn belle fontaine", sur la partie droite de la Généalogie et Morfontaine morte fontaine, Sophie l’archiduchesse, et Sophie la "belle cousine" chasseresse de la forêt de Saint-Germain..., en janvier 1840, l'orphelin de Schönbrunn, le "déshérité", c’est aussi lui-même. On comprend mieux dès lors, la recomposition de la famille Bonaparte opérée en haut de la partie gauche de la Généalogie, qui a pour fonction affective de conférer à l’enfant privé de sa mère naturelle, qu'il fut et que fut le duc de Reichstadt, une autre mère, l’épouse fantasmée comme toujours aimée et aimante, Joséphine, en jouant de la surimpression des deux frères, Napoléon et Joseph, parce que c’est Joseph et non Napoléon qui fut seigneur de Mortefontaine et père de substitution pour Gérard enfant.

Nerval en effet a vécu sa toute petite enfance dans l’absence de ses parents naturels, mais dans la proximité du seigneur de Mortefontaine Joseph Bonaparte, père lui-même de deux petites filles avec qui Gérard a pu jouer enfant, et dont on sait qu’il a été en relation personnelle avec Antoine Boucher pour avoir procédé à des échanges de parcelles de terres avec lui. Le jardin de l’oncle donne sur le parc de Joseph Bonaparte, Nerval s’y promène avec son oncle, il s'y sent "en paradis". La chute de l’Empire, en 1815, c’est le retour désastreux à la réalité très prosaïque d’un père obligé de reprendre son métier de médecin civil pour vivre, probablement déjà aigri par son infirmité de boiteux. Reste la rêverie. Nerval a pu bâtir tout enfant une belle histoire d’amour entre le maître de Mortefontaine et la jeune femme disparue, dont on lui a si souvent lu les lettres qu’elle envoyait d’Allemagne: "Les lettres qu’écrivait ma mère des bords de la Baltique ou des rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois!" Était-ce bien les lettres de sa mère, ou plutôt celle du Dr Labrunie ? Sur les bords de la Baltique, à Dantzig, son imaginaire d’enfant a associé la mère inconnue et l’Empereur. Mais, si le Dr Labrunie a bien assuré la direction de l’hôpital de Dantzig en 1809, l’Empereur, à ce moment-là, n'y était pas.

Venons-en maintenant au deuxième séjour en Belgique en décembre 1840. Nerval est à Bruxelles où il s'occupe pour le Ministère d'un rapport sur les contrefaçons belges d'éditions françaises. Il est à ce sujet en relation avec le bourgmestre Brouckère, nom qui apparaît dans la Généalogie comme un dérivé de Bruck renvoyant au nom de Labrunie. Au Théâtre de la Monnaie, on répète Piquillo, où Jenny Colon tient le premier rôle. Or Nerval retrouve aussi à Bruxelles Marie Pleyel qu’il a rencontrée à Vienne l’hiver précédent et dont l’image reparaîtra, maléfique, dans Pandora. Se trouvent donc ainsi incarnés face à face les deux pôles antinomiques de la représentation du féminin chez Nerval, qui deviendront Aurélie la sainte et Pandora la fée.

Par ailleurs, le 15 décembre 1840, eut lieu aux Invalides à Paris la cérémonie du retour des cendres de l’Empereur. L’événement, en soi marquant pour quiconque, s’accompagne pour Nerval d’une double coïncidence affectivement lourde: d’une part, à cette même date, est morte à Londres Sophie de Feuchères, héritière de Mortefontaine, elle aussi cavalière et chasseresse, deux fois mentionnée dans la Généalogie, et d’autre part Nerval assiste à Bruxelles à une séance de magnétisme, dont il fait le récit dans un fragment de la version primitive d’Aurélia : "Un soir on m’invita à une séance de magnétisme. Pour la première fois je voyais une somnambule. C’était le jour même où avait lieu à Paris le convoi de Napoléon. La somnambule décrivit tous les détails de la cérémonie, tels que nous les lûmes le lendemain dans les journaux de Paris. Seulement elle ajouta qu’au moment où le corps de Napoléon était entré triomphalement aux Invalides, son âme s’était échappée du cercueil et prenant son vol vers le Nord, était venue se poser sur la plaine de Waterloo. Cette grande idée me frappa…" De Bruxelles, à la suite de cette séance de magnétisme, Nerval a pu se rendre à Waterloo et Wavre et avoir connu là l’accès de fièvre qu’il signale dans la Généalogie en songeant à Napoléon "échappé du plomb".

L’empreinte psychique de ces divers moments est suffisamment profonde pour que sa trace réapparaisse en 1843, au fol. 9 r° du Carnet du Caire, mêlant les souvenirs de Francfort, Vienne et Bruxelles dans une même rêverie : "Nuit de Vienne…/ à Vienne ne l’ai-je pas revu [sic] dans une des filles de l’Archid. / …Bruxelles le portrait – les lettres / idées sur les nombres / somnamb / les races - / Napoléon (Bruxelles) échappé du plomb.../ L’an 40 Le fils de Napoléon / L’archid – souvenir de Francfort fille des Césars".

La crise identitaire s’est donc clairement cristallisée autour de la famille Bonaparte à Schönbrunn durant l’hiver 1839, à Bruxelles durant l’hiver 1840, associée chaque fois à un traumatisme affectif qui réactive le refoulé des origines, devenant crise existentielle délirante deux mois plus tard.

Devant la petite feuille de papier pliée en deux de sa Généalogie, Nerval va alors se livrer à un véritable travail thérapeutique sur soi, qui comporte trois "phases", pour reprendre la terminologie d’Aurélia. La première est une tentative de prise en compte du réel familial pour ce qu’il est, pour tenter de s’y intégrer. Nerval va donc récapituler tout ce qu’il sait de ce passé familial, en se situant lui-même, on l'a vu, avec une précision maniaque : "fils unique Gérard (nom de baptême) Labrunie (nom patronymique)". Mais la famille réelle a beau s’inscrire, proliférante mais consciencieusement classée et rangée, elle ne parvient pas au statut de l’existence. Nerval sait qui sont ses parents, mais il n’y croit pas. "Mais si je crois l’être, je le suis" écrit-il plus tard dans Le Voyage en Orient. Inversement peut-on dire ici : si je ne crois pas l’être, je ne le suis pas. Le graphisme de la partie droite exprime nettement ces deux volontés contradictoires: donner une assise logique et structurée à l’identité réelle, aussi stable que le granit où s’enracine la terre du Valois maternel ou la tour et le pont paternels, et la déconstruire. L’arbre au trait appuyé structure verticalement l’ascendance paternelle jusqu’à la flamme ou brûle la croix grecque, mais le projet se perd au fur et à mesure qu’il tente de se prouver, se glosant lui-même jusqu’à la confusion qui prend le pas enfin sur la volonté de clarté et la déborde : côté maternel, l’arbre se fait plus fin et sinueux, les notations se chevauchent et s’entremêlent. Partout le trait, plus ou moins appuyé, souligne, cerne, relie, tricote, cherchant à donner l’illusion de cohérence et de consistance.

Pour avoir une chance de les faire advenir à la réalité, il faut donc que ces multiples parents se métamorphosent en s’amplifiant, et c’est la deuxième phase de la rêverie identitaire, manifestée par les extrapolations, à partir de noms réels, de filiations flatteuses (les Laville de Lacépède, de Monméjean), de propriétés considérables (les Pommerettes, Cazabone, les terres de Quissac), de titres et de fonctions honorifiques (Béga gentilhomme, Delpech capitaine, Jean Labrunie officier supérieur), de blason fabuleux. Construction fantasmatique confortée par la démarche pseudo-érudite, que Freud nous a appris à lire comme symptôme de guérison possible :"le paranoïaque rebâtit l’univers, non pas à la vérité plus splendide, mais au moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction". Mais cette deuxième tentative échoue à son tour. Ce n’est que dans la perspective onirique d’Aurélia que la famille ancestrale remontant enfin de "la nuit des temps" pourra exister pleinement et jouer un rôle consolateur: "C’était comme une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient les miens avec une douce compassion." Ici, le "je suis" individuel ne parvient pas à se constituer à partir d’elle. La construction mythique, dans la proximité puis dans l’identification aux Bonaparte, va prendre le relais, mais en en inversant la polarité.

Dans une troisième phase, donc, la rêverie va substituer aux Labrunie les Bonaparte, plus puissants à compenser la vacuité du "je suis", suscitant au passage des figures maternelles aimantes de substitution, Joséphine ou Sophie mais triomphant dans celle de Napoléon Bonaparte. Or l’Empereur est ici représenté dans la phase ultime de son destin. Comme dans les Élégies, ce que retient Nerval en en détaillant les étapes aussi consciencieusement qu’il l’a fait pour l’histoire de sa propre famille, c’est la défaite du héros, l’abdication, l’exil et la mort. Ainsi, même la puissance de la foudre est impuissante à se soutenir elle-même, a fortiori à combler l’absence, la vacuité de l’être. Autour de la quête identitaire rôde un jour crépusculaire. On lit cette notation au fol. 2 r° du Carnet du Caire, qui appartient à la même nébuleuse que le fol. 9 dont nous avons déjà parlé : "Ne pas laisser d’enf[ant]. Vision des ayeux". Avec Nerval s’éteint la branche aînée des Labrunie, comme avec l’Aiglon s’est éteinte la branche aînée des Bonaparte. Double désastre de la fin nécessaire d’un lignage. Tout s’arrête et se fige dans le destin de Narcisse. C. Enaudeau conclut ainsi l’analyse qu’elle donne du mythe de Narcisse: "En somme il faut choisir: ou bien la descendance du nom, dans la succession des générations, dans l’écart de leur différence au sein de la reproduction, bref, le renouvellement de la vie ; ou bien le mutisme de l’autosuffisance, dans l’immobilité hypnotique du miroir, aussi éternel que le sommeil de la mort. Deux versants de la représentation : le nouveau venu ou le revenant. Ou bien l’autre dans le même, un autre du même nom, l’allié, le fils qui sera la mort du père, prendra la parole et poursuivra l’histoire ; ou bien le même à peine autre, redoublé sans fin dans l’écho des miroirs, la psyché prise en glace, l’enfant silencieux figé en destin." (Là-bas comme ici, Gallimard, 1998, p. 83).

Reste pour Nerval à transférer au Verbe la puissance d’engendrement.

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