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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL

1850 - LES FAUX SAULNIERS

Les Faux Saulniers est le récit d’une enquête : un livre, l’Histoire de l’abbé de Bucquoy, que Nerval a feuilleté à Francfort et dont il a besoin pour nourrir le feuilleton qu’il a promis au directeur du journal Le National, se révèle introuvable à Paris. De fonds de bibliothèques en fonds d’archives, Nerval va finalement tomber sur un document étonnant : le journal intime d’Angélique de Longueval, parente de l’abbé de Bucquoy. Hasard objectif, en 1850, la destinée romanesque d’Angélique ramène Nerval au Valois de son enfance. Le château des Longueval se situe en effet non loin de Soissons. Dans un récit mené au gré des livraisons en feuilleton qui laisse à la conscience le loisir de la réminiscence au fil des lieux revisités, l’enquête va mener Nerval de Paris à Senlis (dont chacun reconnaîtra que ce n’est pas le chemin le plus direct pour se rendre à Soissons), puis, sur un trajet d’une vingtaine de kilomètres, à Mont-L’Évêque, Chaalis, Ermenonville, Ver, Othis, pour arriver finalement à Dammartin. Cette partie des Faux Saulniers sera reprise dans Les Filles du feu sous le titre d'Angélique.

Arrivé symboliquement à Senlis le jour de la Toussaint, Nerval entend le lendemain, jour des Morts les voix fraîches d’un chœur de petites filles chanter les chansons d’autrefois et, "comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques", sa propre enfance valoise remonte à la conscience. Première de ces variations mélodiques propres à l’écriture nervalienne, la jeune fille qui dirige ici le chœur des petites aura ailleurs un nom, Émerance. La scène, dit-il, l’émeut "jusqu’aux larmes". C’est qu’elle a fait remonter le souvenir plus secret de celle qui porte ici le nom de Delphine, et portera dans Sylvie celui d’Adrienne. Autre variation mélodique, la scène aura lieu non plus à Senlis mais à Chaalis.

Quoi qu’on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n’emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers, – et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l’ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs.

C’est le jour des Morts que je vous écris ; – pardon de ces idées mélancoliques […] Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d’aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l’écusson semé de fleurs de lys qui représente les armes de la ville, et qu’on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L’évêque officiait en personne, – et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.

En sortant, j’ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre. – En passant près du prieuré, j’ai remarqué un groupe de petites filles, qui s’étaient assises sur les marches de la porte.

Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.

"Voyons, mesdemoiselles, recommençons ; les petites ne vont pas !… Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche : – Allons, chante toute seule."

Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée :

Les canards dans la rivière, etc.

Encore un air avec lequel j’ai été bercé. Les souvenirs d’enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie. – C’est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.

Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, – encore un souvenir :

Trois filles dedans un pré…
Mon cœur vole ! (bis)
Mon cœur vole à votre gré !

"Scélérats d’enfants ! dit un brave paysan qui s’était arrêté près de moi à les écouter… Mais vous êtes trop gentilles !… Il faut danser à présent."

Elles se mettent toutes, – comme on dit chez nous, – à la queue leleu ; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d’abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l’auditeur, obligé d’écouter le chant, et quand la ronde se resserre, d’embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l’étranger qui passe.

Je n’étais pas un étranger, mais j’étais ému jusqu’aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, – et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes…

La musique, dans cette contrée, n’a pas été gâtée par l’imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du XVIe siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L’époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes – d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d’opéras du XVIe siècle, peut-être, – ou d’oratorios du XVIIe.

J’ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.

On jouait un mystère, – comme aux temps passés. – La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l’on attendait la descente du Christ dans les enfers.

Une très belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint.

Elle chantait :

Anges ! descendez promptement
Au fond du purgatoire !…

Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux. – Elle ajoutait:

Vous le verrez distinctement
Avec une couronne…
Assis dessus un trône !

Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d’une des plus grandes familles du pays et s’appelait Delphine. – Je n’oublierai jamais ce nom.

_____

Nerval va faire le trajet de Senlis à Ermenonville en compagnie de Sylvain, qui fut son ami d’enfance. Dès 1850, affleure donc le souvenir des jeux de la petite enfance, alors que Gérard vivait chez son oncle Antoine Boucher à Mortefontaine, où il avait pour compagnons les enfants du pays, son frère de lait (le Grand Frisé dans Sylvie), Sylvain et sa petite sœur Sylvie, qui habitaient le hameau de Loisy, voisin de Mortefontaine. L’épisode de la noyade du petit Parisien, suggéré ici sur le mode mineur, reparaîtra dans Sylvie, puis dans Promenades et Souvenirs, où Sylvie, devenue Célénie, prendra la dimension fabuleuse de la "nixe germanique", ou de "Velléda".

Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d’automne. En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu’un bouquet de feuilles jaunies, mon ami Sylvain me dit :

"Te souviens-tu du temps où nous parcourions ces bois, quand tes parents te laissaient venir chez nous, où tu avais d’autres parents ?… Quand nous allions tirer les écrevisses des pierres, sous les ponts de la Nonette et de l’Oise… tu avais soin d’ôter tes bas et tes souliers, et on t’appelait : petit Parisien ?

— Je me souviens, lui dis-je, que tu m’as abandonné une fois dans le danger. C’était à un remous de l’Oise, vers Neufmoulin, – je voulais absolument passer l’eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. – Tu me dis : "On peut passer." Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l’idée que l’endroit n’était pas profond. Je descendis le premier. Puis je fis un plongeon dans sept pieds d’eau. Alors tu t’enfuis, craignant d’être accusé d’avoir laissé se nayer le petit Parisien, et résolu à dire, si l’on t’en demandait des nouvelles, qu’il était allé où il avait voulu. – Voilà les amis. "

Sylvain rougit et ne répondit pas.

"Mais ta sœur, ta sœur qui nous suivait, – pauvre petite fille, – pendant que je m’abîmais les mains en me retenant, après mon plongeon aux feuilles coupantes des iris, se mit à plat ventre sur la rive et me tira par les cheveux de toutes sa force.

— Pauvre Sylvie ! dit en pleurant mon ami.

— Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien…

— Si ; je t’ai appris à monter aux arbres. Vois ces nids de pies qui se balancent encore sur les peupliers et sur les châtaigniers, – je t’ai appris à les aller chercher, – ainsi que ceux des piverts, – situés plus haut au printemps. – Comme Parisien, tu étais obligé d’attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que moi je montais avec mes pieds nus !

— Sylvain, dis-je, ne nous livrons pas à des récriminations. Nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau. Soyons calmes. – Les souvenirs qu’il a laissés ici valent bien ses restes.

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La randonnée se poursuit, passant par Mont-L’Évêque. Ici, la route (ou plutôt le "pavé", comme on dit à l’époque) de Mont-L’Évêque n’est que l’occasion de chanter un vieil air du pays, et de s’arrêter pour se rafraîchir à l’auberge d’une hôtesse accueillante. Dans Sylvie, c’est dans une carriole que Sylvain mène follement, comme pour aller au Sabbat, que le narrateur franchira la distance entre Mont-L’Évêque et Chaalis.

Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l‘Évêque. – Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays :

Courage ! mon ami, courage !
Nous voici près du village.
À la première maison,
Nous nous rafraîchirons !

On buvait dans le village un petit vin qui n’était pas désagréable pour des voyageurs. L’hôtesse nous dit, voyant nos barbes : "Vous êtes des artistes… vous venez donc pour voir Chaalis ?"

Chaalis, – à ce nom je me ressouvins d’une époque bien éloignée… celle où l’on me conduisait à l’abbaye, une fois par an, pour entendre la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.

"Chaalis, dis-je… Est-ce que cela existe encore ? 

— Mais mon enfant, on a vendu le château, l’abbaye, les ruines, tout ! Seulement, ce n’est pas à des personnes qui voudraient les détruire… Ce sont des gens de Paris qui ont acheté le domaine, – et qui veulent faire des réparations. La dame a déclaré qu’elle dépenserait quatre cent mille francs !

— Ma foi, dit Sylvain, ceux qui dépensent ainsi ont le droit de conserver leur fortune.

— C’est un grand bien pour le pays, dit l’hôtesse.

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Gérard et Sylvain visitent donc au passage l’abbaye de Chaalis, avant que sa nouvelle propriétaire, Madame de Vatry, ne commence les travaux de restauration. La visite, qui trouvera son écho onirique dans Sylvie, est pour l’heure essentiellement touristique et érudite. De même, le motif du cygne blessé que le fils du garde se refuse à aller chercher de peur d’être blessé d’un coup d’aile, anecdotique ici deviendra dans son équivalent onirique de Sylvie la vision cruelle du cygne « éployé » sur la porte de la maison du garde.

Nous sommes allés à Chaalis pour voir en détail le domaine, avant qu’il soit restauré. Il y a d’abord une vaste enceinte entourée d’ormes ; puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du XVIe siècle, restauré sans doute plus tard selon l’architecture lourde du petit château de Chantilly.

Quand on a vu les offices et les cuisines, l’escalier suspendu du temps de Henri vous conduit aux vastes appartements des premières galeries, – grands appartements et petits appartements donnant sur les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j’ai remarqué. Dans une salle basse, on voit un portrait de Henri IV à trente-cinq ans.

C’est l’époque de Gabrielle, – et probablement ce château a été témoin de leurs amours. – Ce prince qui, au fond, m’est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l’on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots : Liberté, égalité, fraternité, son portrait en bronze avec une devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis, – en 1590. – Ce n’est pourtant pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l’Arioste, de ses amours avec Gabrielle d’Estrées.

Ne trouvez-vous pas étrange que les d’Estrées se trouvent être encore des parents de l’abbé de Bucquoy ? C’est cependant ce que révèle encore la généalogie de sa famille… Je n’invente rien.

C’était le fils du garde qui nous faisait voir le château, – abandonné depuis longtemps. – C’est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect qu’on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles un moine qu’il avait découvert dans les ruines. À voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j’imaginai que ce n’était pas un moine, mais un guerrier celte ou franc couché selon l’usage, – avec le visage tourné vers l’Orient dans cette localité, où les noms d’Erman ou d’Armen* sont communs dans le voisinage, sans parler même d’Ermenonville, située près de là, – et que l’on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.

Pendant que j’en faisais l’observation à Sylvain, nous nous dirigions vers les ruines. Un passant vint dire au fils du garde qu’un cygne venait de se laisser tomber dans un fossé. "Va le chercher. — Merci… pour qu’il me donne un mauvais coup. "

Sylvain fit cette observation qu’un cygne n’est pas bien redoutable.

"Messieurs, dit le fils du garde, j’ai vu un cygne casser la jambe à un homme d’un coup d’aile. "

Sylvain réfléchit et ne répondit pas.

Le pâté des ruines principales forme les restes de l’ancienne abbaye, bâtie probablement vers l’époque de Charles VII, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui recouvrent les tombeaux. Le cloître n’a laissé qu’une longue galerie d’ogives qui relie l’abbaye à un premier monument, où l’on distingue encore des colonnes byzantines taillées à l’époque de Charles le Gros, et engagée dans de lourdes murailles du XVIe siècle.

"On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l’on puisse avoir une vue sur les étangs. C’est un conseil qui a été donné à Madame.

— Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu’on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux. "

Il a promis de s’en souvenir.

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là l’on distinguait toute la vallée, coupée d’étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu’on appelle le désert d’Ermenonville, et qui n’offrent que des grès de teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts, – où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d’automne se détachaient encore sur les masses rougeâtres des bois encadrées des teintes bleuâtres de l’horizon.

Nous redescendîmes pour voir la chapelle ; c’est une merveille d’architecture. L’élancement des piliers et des nervures, l’ornement sobre et fin des détails, révélaient l’époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la Renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, – qui m’ont semblé être de cette dernière époque.

"Vous allez voir des saintes un peu décolletées", nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, – mais qu’il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moines de Chaalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis. – En effet, tous ces anges et toutes ces saintes faisaient l’effet d’amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L’absyde (sic) de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d’autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII. – En nous retournant pour sortir nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui devaient indiquer l’époque des dernières ornementations.

Il nous fut difficile de distinguer les détails de l’écusson écartelé qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au 4, c’étaient d’abord des oiseaux que le fils du garde appelait des cygnes, – disposés par 2 et 1 ; – mais ce n’étaient pas des cygnes.

Sont-ce des aigles éployés, des merlettes ou des alérions ou des ailettes attachées à des foudres ?

Aux 2 et 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lys, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l’écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands ; mais n’en pouvant compter les rangées, parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n’était pas un chapeau d’abbé.

Je n’ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l’autre cardinal, qui aussi était soutenu par la Ligue ?… Je m’y perds, n’étant encore, je le reconnais, qu’un bien faible historien…

* Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.

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La randonnée se poursuit par la visite d’Ermenonville. Là, avant même Rousseau, ce sont les adeptes de la philosophie mystique (Cagliostro, Cazotte, Mesmer, le comte de Saint-Germain), qui s’y réunirent dans les années précédant la Révolution, qui sont évoqués. En 1852, dans la courte introduction aux Illuminés intitulée "La Bibliothèque de mon oncle", Nerval évoque les livres inspirés par cette philosophie mystique, relégués par son grand-oncle au grenier de la maison de Mortefontaine, et devenus là la proie des rats et des infiltrations d’eau. Rien d’impossible. Si l’on remonte la généalogie de Nerval du côté maternel, on trouve des Olivier, originaires de Dampierre, au service du duc de Chevreuse, venus s’allier aux Boucher, eux-mêmes au service de Louis Le Peletier seigneur de Mortefontaine, ami de René Louis de Girardin, seigneur d’Ermenonville. On sait que les seigneurs de Mortefontaine comme ceux d’Ermenonville vivaient dans une très grande proximité avec les villageois. Et Antoine Boucher n’est pas n’importe quel villageois, sa famille est depuis deux générations au service des Le Peletier, comme garde chasse, et même "garde des plaisirs de Madame la Présidente", et sa maison jouxte le petit parc du château. La visite du parc du marquis de Girardin est d’ailleurs ici l’occasion d’une allusion discrète au village de Mortefontaine (dont le nom n’apparaît jamais dans l’œuvre littéraire de Nerval), à propos de l’inscription de sa fontaine. Devant cette fontaine, le petit Gérard est passé bien des fois, puisque la maison d’Antoine Boucher s’y trouvait à deux pas, et qu’il fallait passer devant pour se rendre au clos Nerval.

En quittant Chaalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a là assez de désert pour que, du centre, on ne voie point d’autre horizon, – pas assez pour qu’en une demi-heure de marche on n’arrive au paysage le plus calme, le plus charmant du monde… Une nature suisse découpée au milieu du bois, par suite de l’idée qu’a eue René de Girardin d’y transplanter l’image du pays dont sa famille était originaire.

Quelques années avant la Révolution, le château d’Ermenonville était le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l’avenir. Dans les soupers célèbres d’Ermenonville, on a vu successivement le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans des causeries inspirées, des idées et des paradoxes, dont l’école dite de Genève hérita plus tard. – Je crois bien que M. de Robespierre, le fils du fondateur de la loge écossaise d’Arras, – tout jeune encore, – peut-être encore plus tard Senancour, Saint-Martin, Dupont de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit dans celui de Le Pelletier (sic) de Mortefontaine, les idées bizarres qui se proposaient les réformes d’une société vieillie, – laquelle dans ses modes mêmes, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts un faux air de vieillesse, – indiquait la nécessité d’une complète transformation. […]

Rousseau n’a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S’il y a accepté un asile, c’est que depuis longtemps, dans les promenades qu’il faisait en partant de l’Ermitage de Montmorency, il avait reconnu que cette contrée présentait à un herboriseur des variétés de plantes remarquables dues à la variété des terrains.

Nous sommes allés descendre à l’auberge de la Croix-Blanche, où il demeura lui-même quelques temps à son arrivée. Ensuite, il logea encore de l’autre côté du château, dans une maison occupée aujourd’hui par un épicier. – M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant face à un autre pavillon qu’occupait le concierge du Château. – Ce fut là qu’il mourut.

En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés des brouillards d’automne, – que peu à peu nous vîmes se dissoudre en laissant reparaître le miroir azuré des lacs. – J’ai vu de pareils effets de perspectives sur des tabatières du temps… : – l’île des Peupliers, au-delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur laquelle l’eau tombe, – quand elle tombe… – Sa description pourrait se lire dans les idylles de Gessner.

Les rochers qu’on rencontre en parcourant les bois sont couverts d’inscriptions poétiques. Ici :

Sa masse indestructible a fatigué le temps.

Ailleurs :

Ce lieu sert de théâtre aux course valeureuses
Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.

Ou encore avec un bas-relief représentant des druides qui coupent le gui :

Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires !

Ces vers ronflants me semblent être de Roucher… – Delille les aurait faits moins solides.

M. René de Girardin faisait aussi des vers. – C’était en outre un homme de bien. Je pense qu’on lui doit les vers suivants sculptés sur une fontaine d’un endroit voisin, que surmontaient un Neptune et une Amphitrite, – légèrement décolletés, comme les anges et les saints de Chaalis :

Des bords fleuris où j’aimais à répandre
Le pur cristal des mes eaux,
Passant, je viens ici me rendre
Aux désirs, aux besoins de l’homme et des troupeaux.
En puisant les trésors de mon urne féconde,
Songe que tu les dois à des soins bienfaisans,
Puissé-je n’abreuver du tribut de mes ondes
Que des mortels paisibles et contens !

Je ne m’arrête pas à la forme des vers ; – c’est la pensée d’un honnête homme que j’admire. – L’influence de son séjour est profondément sentie dans le pays. – Là, ce sont des salles de danse, – où l’on remarque encore le banc des vieillards ; là, des tirs à l’arc, avec la tribune d’où l’on distribuait les prix… Au bord des eaux, des temples ronds, à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès consolateur. – Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique et profond.

La tombe de Rousseau est restée telle qu’elle était, avec sa forme antique et simple, et les peupliers, effeuillés accompagnent encore d’une manière pittoresque le monument qui se reflète dans les eaux dormantes de l’étang. Seulement la barque qui y conduisait les visiteurs est aujourd’hui submergée… Les cygnes, je ne sais pourquoi, au lieu de nager gracieusement autour de l’île, préfèrent se baigner dans un ruisseau d’eau vive, qui coule dans un rebord, entre les saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé devant le château.

Nous sommes revenus au château. – C’est encore un bâtiment de l’époque de Henri IV, refait vers Louis XIV et construit probablement sur des ruines antérieures, – car on a conservé une tour crénelée qui jure avec le reste, et les fondements massifs sont entourés d’eau, avec des poternes et des restes de ponts-levis.

Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce que les maîtres y résidaient. – Les artistes ont plus de bonheur dans les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu’après tout, ils doivent quelque chose à la nation.

On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d’un ancien château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit : "Voici la tour où était enfermée la belle Gabrielle… tous les soirs Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le guettait souvent, et a fini par le faire mourir. "

Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d’années, on croira cela. – Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà, – à deux cents ans d’intervalle, – les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain de Henri IV."

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La randonnée s’achève par l’étape laborieuse d’Ermenonville à Ver. Sur ces chemins pourtant familiers depuis l’enfance, Gérard det Sylvain s’égarent, s’empêtrant dans la boue et les chardons. Très symboliquement, il y aura un autre égarement du narrateur, nocturne celui-là, au chapitre V de Sylvie. Pour l’heure, c’est seulement l’occasion de se donner du courage en évoquant les chansons de l’enfance.

J’aime beaucoup cette chaussée, – dont j’avais conservé un souvenir d’enfance, – et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit : "Nous avons vu la tombe de Rousseau : il faudrait maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château." […] La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d’eau, qu’il fallait éviter en marchant sur les gazons. D’énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine, – chardons à demi-gelés, mais encore vivaces, – nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni Ver, ni Eve, ni Othys, ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite, quelqu’une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts…

Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte. — Pour aller à Ver ?… — Vous en êtes bien loin… En suivant la route, vous arriverez à Montaby. — Nous demandons Ver, ou Eve… — Eh bien ! vous allez retourner… vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela si l’on veut en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l’on tire l’arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite tout le monde vous indiquera Ver."

Un politesse en vaut une autre. Cependant, le bûcheron ne voulut pas accepter un cigare, – en quoi je le blâme.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, une chanson du pays qui a dû bien des fois réjouir les compagnons :

Après ma journée faite… – Je m’en fus promener ! (bis)
En mon chemin rencontre – Une fille à mon gré.
Je la pris par sa main blanche… – Dans les bois je l’ai menée.
Quand elle fut dans les bois… – Elle se mit à pleurer.
– Ah ! qu’avez-vous la belle ? – Qu’avez-vous à pleurer ?
– Je pleure mon innocence… – Que vous me l’allez ôter !
– Ne pleurez pas tant la belle… – Je vous la laisserai.
– Je la pris par sa main blanche, – Dans les champs je l’ai menée.
– Quand elle fut dans les champs – Elle se mit à chanter.
– Ah! qu’avez-vous la belle, – Qu’avez-vous à chanter ?
– Je chante votre bêtise – De me laisser aller :
– Quand on tenait la poule, – Il fallait la plumer, etc.

Ces chansons-là ne finissent jamais… cependant ici le sens est complet. Je remarque seulement ce mélange de vers blancs et d’assonances, – qui ne nuit nullement à l’expression musicale. L’exemple est plus beau, certes, dans la chanson dont j’ai cité les premiers vers, et dont l’air est tendre et d’une mélancolie sublime :

Dessous les rosiers blancs,
La belle se promène :
Blanche comme la neige…
Belle comme le jour !
Au jardin de son père,
Trois cavaliers l’ont pris !…

Il faudrait prise, selon notre langue actuelle*, que la mode et l’Académie arrangent à leur manière ; – je ne veux que remarquer la possibilité de faire de la musique sur des vers blancs. C’est ainsi que les Allemands, à l’époque de Klopstock, et par imitation depuis, faisaient des vers rithmés (sic) dans le système des brèves et des longues, – comme les Latins.

On dira que nous ne savons écrire qu’en prose. – Mais où est le vers ?… dans la mesure, dans la rime – ou dans l’idée ?

La route se prolongeait comme le diable ; je ne sais trop jusqu’à quel point le Diable se prolonge, – ceci est la réflexion d’un Parisien. – […] Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de terre à la semelle de nos souliers ; – mais nous finissions par la rendre plus loin dans les prairies… Enfin, nous sommes arrivés à Ver.

À Dammartin, le narrateur prend congé de Sylvain et poursuit sa route vers Soissons, toujours à la recherche du château d’Angélique de Longueval.

 

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LesFauxSaulniers
cathedrale de Senlis

Le feuilleton des Faux Saulniers publié dans le journal Le National à partir du 24 octobre 1850

La cathédrale de Senlis et "les vieilles tours des fortifications romaines", près du prieuré où chante le choeur des petites filles.

cathedrale de Senlis
De Senlis a Ermenonville
De Senlis a Ermenonville

Les bords de la Nonette.

chateau de Mont-L'Eveque

Le château de Mont-L'Évêque au pied duquel coule la Nonette

chateau de Mont-L'Eveque

Les ruines de l'abbaye de Chaalis.

chateau de Mont-L'Eveque
chateau de Mont-L'Eveque

Chaalis, le château XVIIIe siècle et la galerie du rez-de-chaussée tels que Nerval les a vus.

Chaalis Conde copie

"Le grand Condé à cheval" du musée de Chaalis.

Chaalis Conde copie

Chaalis, les "arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie" du mur du cloître.

Chaalis Conde copie

Chaalis, la chapelle et les ruines de l'abbaye.

Chaalis Conde copie
Chaalis Conde copie

Chaalis, les armoiries des maisons d'Este et de Lorraine à l'intérieur de la chapelle.

Chaalis Conde copie

Chaalis, les "saintes un peu décolletées" du Primatice, dans la chapelle.

Chaalis Conde copie
Chaalis Conde copie

Chaalis, le blason, à l'intérieur et à l'extérieur de la chapelle: "Il me semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France."

Chaalis Conde copie

Le grand rocher portant l'inscription : "Sa masse indestructible a fatigué le temps" n'est pas dans le parc d'Ermenonville, mais dans celui de Mortefontaine (le "grand parc", aujourd'hui domaine de Vallière).

fontaine de Mortefontaine etat ancien
fontaine de Mortefontaine etat actuel
fontaine de Mortefontaine etat actuel

La fontaine de Mortefontaine, dans son état ancien, avec le bas relief de Neptune et Amphitrite, et dans son état actuel, avec les vers de René de Girardin.

fontaine de Mortefontaine etat actuel

Le tombeau de J.J. Rousseau par Hubert-Robert

fontaine de Mortefontaine etat actuel

Ermenonville, la tour de Gabrielle, aquarelle du XIXe siècle

Ermenonville chaussee XVIIIe
Ermenonville chaussee

La "chaussée" d'Ermenonville, hier et aujourd'hui

chateau d'Ermenonville

L'aspect du château d'Ermenonville sous l'Empire, avec sa "tour crénelée qui jure avec le reste".

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