Celestin Nanteuil
PetrusBorel
Gautierportraitjpg
item1
item6
SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

C’est à Gautier qu’il faut demander de nous parler de ce moment d’exaltation frénétique qui réunit une vingtaine de jeunes gens fous d’art et de littérature. Le petit Cénacle, ainsi désigné modestement pour marquer sa distance – respectueuse ? – avec celui de Hugo, se constitue, pendant l’été 1830, chez le sculpteur Jehan Duseigneur :

Dans une petite chambre qui n’avait pas de sièges pour tous ses hôtes, se réunissaient des jeunes gens véritablement jeunes et différents en cela des jeunes d’aujourd’hui, tous plus ou moins quinquagénaires. Le hamac où le maître du logis faisait la sieste, l’étroite couchette dans laquelle l’aurore le surprenait souvent à la dernière page d’un volume de vers, suppléaient à l’insuffisance des commodités de la conversation. On n’en parlait que mieux debout et les gestes de l’orateur ou du déclamateur ne s’en développaient que plus amplement. Par exemple, il ne fallait pas faire trop les grands bras, de peur de se heurter le poing à la pente du lambris.

La chambre était pauvre, mais d’une pauvreté fière et non sans quelque ornement. Un passe-partout de sapin verni contenait des croquis d’Eugène et d’Achille Devéria ; auprès du passe-partout, une baguette d’or encadtait une tête de Louis Boulanger d’après Titien ou Giorgione, peinte sur carton, en pleine pâte, d’un ton superbe. Sur un pan du mur, un morceau de cuir de Bohême, à fond d’or, gaufré de couleurs métalliques, avait non pas la prétention de tapisser la chambre, mais d’étaler pour le plaisir des peintres, un fauve miroitement d’or et de tons chatoyants dans un angle obscur.

Pour garniture la cheminée avait deux cornets en faïence de Rouen remplis de fleurs. Une tête de mort qu’on eût pu croire prise sous la main de quelque Madeleine de l’Espagnolet [surnom du peintre espagnol Ribera (1591-1652), en qui les romantiques voyaient un peintre maudit], tant le rayon y tombait livide, tenait lieu de pendule. Si elle n’indiquait pas l’heure, elle faisait du moins penser à la fuite irréparable du temps. Les médaillons des camarades, modelés par Jehan du Seigneur - notez bien cet h, il est caractéristique du temps – et passés à l’huile grasse pour leur ôter la crudité du plâtre et les culotter, pardon du mot, les statuaires et les fumeurs l’emploient dans la même acception, étaient suspendus de chaque côté de la glace et dans l’épaisseur de la fenêtre, où ils recevaient un jour frisant très favorable au relief. Que sont devenus ces médaillons faits par une main glacée elle-même maintenant, d’après des originaux disparus ou dont bien peu du moins survivent ? Ces plâtres se seront sans doute brisés au choc brutal des déménagements, à travers les odyssées d’existences aventureuses, car nul alors n’était assez riche pour assurer l’éternité du bronze à cette collection qui serait aujourd’hui si précieuse comme art et comme souvenir. Sur une modeste étagère de merisier suspendue à des cordons, resplendissait, entre quelques volumes de choix, un exemplaire de Cromwell, avec une dédicace amicale signé du monogramme V.H. La Bible chez les protestants, le Coran chez les mahométans ne sont pas l’objet d’une plus profonde vénération. C’était bien, en effet, pour nous le livre par excellence, le livre qui contenait la pure doctrine. La réunion se composait habituellement de Gérard de Nerval, de Jehan du seigneur, d’Auguste Mac Keat [Auguste Maquet, 1813-1888, romancier, qui fut le nègre d’Alexandre Dumas], Philothée O’Neddy [anagramme de Théophile Dondey] (chacun arrangeait un peu son nom pour lui donner plus de tournure), de Napoléon Tom, de Joseph Bouchardy [1810-1870, dramaturge auteur de mélodrames, frère d’Anatole Bouchardy avec qui Nerval fonda Le Monde dramatique], de Célestin Nanteuil [1813-1873, peintre, lithographe et dessinateur, illustrateur des romantiques], plus tard de Théophile Gautier, de quelques autres encore, et enfin de Pétrus Borel lui-même. Ces jeunes gens unis par la plus tendre amitié, étaient les uns peintres, les autres statuaires, celui-ci graveur, celui-là architecte. Quant à nous, comme nous l’avons dit, placé à l’Y de carrefour, nous hésitions entre deux routes, c’est-à-dire entre la poésie et la peinture, également abominables aux familles […]

Gérard était parmi nous le seul lettré dans l’acception où se prenait ce mot au milieu du XVIIIe siècle. Il était plus subjectif qu’objectif, s’occupait plus de l’idée que de l’image, comprenait un peu la nature à la façon de Jean-Jacques Rousseau, dans ses rapports avec l’homme, n’avait qu’un goût médiocre aux tableaux et aux statues et, malgré son commerce assidu avec l’Allemagne et sa familiarité avec Goethe, restait plus français qu’aucun de nous, de race, de tempérament et d’esprit (Gautier, Histoire du romantisme, 1874).

Gautier - il le dit ici -, hésitait alors entre une carrière de peintre et une carrière d’écrivain. C’est en peintre sensible à la ligne et à la couleur, aux particularités des physionomies qu’il trace la galerie des portraits des camarades :

Le sculpteur Jehan du Seigneur, qui fit entre 1830 et 1831 les portraits en médaillons de ses amis mentionnés plus haut :

Jean du Seigneur était un jeune homme d’une vingtaine d’années environ, à peine majeur à coup sûr, l’air doux, modeste, presque timide d’une vierge ; il était de petite taille, mais robuste comme le sont généralement les sculpteurs habitués à lutter contre la matière. Il avait des cheveux châtain foncé qu’il portait séparés par deux raies sur les tempes et relevés en pointe au-dessus du front comme la flamme qui couronne les génies ou le toupet caractéristique de Louis-Philippe. Cette coiffure qui semblerait étrange aujourd’hui, dessinait un beau front blanc satiné de lumière, sous lequel brillaient deux prunelles d’un noir velouté, nageant dans le fluide bleu de l’enfance et d’une incomparable douceur. De légères moustaches, une fine royale donnaient de l’accent au masque, dont la mâchoire inférieure peu proéminente indiquait une volonté tenace.

Pétrus Borel, l’aîné de la bande, surnommé plus tard le lycanthrope, qui fit lui aussi à sa manière les portraits de ses amis du petit Cénacle dans ses Rhapsodies :

Il y a dans tout groupe une individualité pivotale, autour de laquelle les autres s’implantent et gravitent comme un système de planètes autour de leur astre.

Pétrus Borel était cet astre ; nul de nous n’essaya de se soustraire à cette attraction […] Il était un peu plus âgé que nous, de trois ou quatre ans peut-être, de taille moyenne, bien pris, d’un galbe plein d’élégance, et fait pour porter le manteau de couleur de muraille par les rues de Séville ; non qu’il eût un air d’Almaviva ou de Lindor : il était au contraire d’une gravité toute castillane et paraissait toujours sortir d’un cadre de Vélasquez comme s’il y eût habité […] C’était une de ces figures qu’on n’oublie plus, ne les eût-on aperçues qu’une fois. Ce jeune et sérieux visage, d’une régularité parfaite, olivâtre de peau, doré de légers tons d’ambre comme une peinture de maître qui s’agatise, était illuminé de grands yeux, brillants et tristes, des yeux d’Abencérage pensant à Grenade […] Pétrus Borel nous en imposait extrêmement et nous lui témoignions un respect qui n’est pas ordinaire entre jeune gens à peu près du même âge ; il parlait bien, d’une façon étrange et paradoxale avec des mots d’une bizarrerie étudiée et une sorte d’âpreté éloquente ; il n’en était pas encore aux hurlements à la lune du lycanthrope et ne montait pas trop à la gorge du genre humain. Nous le trouvions très fort, et nous pensions qu’il serait le grand homme spécial de la bande. Les Rhapsodies s’élaboraient lentement et dans une ombre mystérieuse pour éclater en coup de foudre et aveugler la bourgeoisie stupéfiée.

Célestin Nanteuil, infatigable lithographe, illustrateur de la plupart des publications de ses amis. C’est à lui que Nerval demandera la couverture du Monde dramatique :

Il avait l’air de ces longs anges thuriféraires ou joueur de sambuque qui habitent les pignons des cathédrales, et qui serait descendu par la ville au milieu des bourgeois affairés, tout en gardant son nimbe plaqué derrière la tête, en guise de chapeau […] Vers cette époque de 1830, il pouvait compter de dix-huit à dix-neuf ans. Il était mince, élancé, fluet comme les colonnes fuselées des nefs du XVe siècle et les boucles de sa chevelure ne figuraient pas mal les acanthes des chapiteaux. Sa taille spiritualiste s’effilait et semblait vouloir monter vers le ciel, balançant sa tête comme un encensoir […] Comme il était d’un blond de lin, sa barbe future ne produisait le long de ses joues qu’un coton blanc soyeux pareil à un duvet de pêche visible seulement à contre-jour, et il gardait ce sexe indécis des êtres surnaturels composé de l’éphèbe et de la jeune fille. Il avait l’émotion et la pudeur facile et rougissait aisément. Une longue redingote boutonnée à la poitrine, ayant une coupe de soutane, faisait ressortir la grâce un peu gauche, mais non sans élégance, du jeune artiste timide qui devait ressembler aux peintres néochrétiens allemands, élèves d’Overbeck [peintre graveur allemand 1789-1869] et soutenant à Rome la théorie de l’art catholique primitif.

Joseph Bouchardy, le spécialiste des scénarios injouables, dont lui-même ne parvenait pas toujours à dénouer les fils, piètre dramaturge, comme son frère fut pour Le Monde dramatique un piètre gestionnaire :

C’était aussi une étrange figure que celle de Joseph Bouchardy. Il ne semblait pas né sous nos pâles climats, mais au bord de l’Indus ou du Gange, tant il était basané et fauve de ton. Il ne lui manquait que d’être vêtu de mousseline blanche, coiffé d’un turban de cachemire enroulé, et de porter un anneau de diamant à la narine pour avoir l’air tout à fait du maharadja de Lahore. Il avait des cheveux d’un noir bleu qui, en se mêlant vers les tempes au ton or de la peau, produisait des teintes verdâtres. Ses prunelles, étoiles de jais, brillaient de feux noirs sur une sclérotique jaune, et sa figure s’encadrait d’une légère ombre de barbe fine et soyeuse dont on eût pu compter les poils comme dans les miniatures indiennes […] Cet aspect sauvage et féroce était purement pittoresque et n’indiquait nulle barbarie intérieure. Jamais il ne fut cœur plus chaud, plus dévoué, plus tendre que celui de ce jeune tigre des jungles […] Comme les camarades du petit cénacle, Bouchardy savait tous les vers d’Hugo et eût récité Hernani par cœur d’un bout à l’autre […] mais il était moins lyrique que le reste de la bande. La composition dramatique le préoccupait énormément. Il faisait des plans pour des drames imaginaires, traçait des épures de scènes, ajustait des charpentes, faisait des plantations de péripéties, s’enfermait dans des situations dont il jetait la clé par la fenêtre, se donnant pour tâche de sortir de là, ménageait des effets pendant trois actes afin de les faire éclater au moment précis, découpait des portes masquées dans les murs pour l’apparition du personnage attendu et dans les planchers des trappes anglaises pour sa disparition. Il machinait d’avance, comme un château d’Ann Radcliffe, l’édifice singulier avec donjon, tourelles, souterrains, couloirs secrets, escaliers en spirale, salles voûtées, cabinets mystérieux, cachettes dans l’épaisseur des murs, oubliettes, caveaux mortuaires, chapelles cryptiques où ses héros et ses héroïnes devaient plus tard se rencontrer, s’aimer, se haïr, se combattre, se tendre des embûches, s’assassiner ou s’épouser...

Théophile Dondey de Santeny, alias Philothée O'Neddy, qui, myope comme Nerval, comme lui aussi préféra toujours ses rêves à la réalité et, après avoir publié Feu et Flamme dont la première Nuit, "Pandémomium", évoque les réunions chez Duseigneur, sortit bien vite de la compétition littéraire pour ne plus écrire que pour lui-même :

Quand Philothée O’Neddy fréquentait la cave de Pétrus [il s’agit du « camp des Tartares » où quelques camarades avaient imaginé revenir à la vie sauvage du côté des carrières de Clignancourt] et la boutique de Jehan - le jeune statuaire avait installé son atelier dans une boutique fruitière, au coin de la rue de Vaugirard, en face de cette fontaine ornée d’un bas-relief représentant une nymphe vue de dos où s’ajuste assez bizarrement un robinet de cuivre - , c’était un garçon qui offrait cette particularité d’être bistré de peau comme un mulâtre et d’avoir des cheveux blonds crêpés, touffus, abondants comme un Scandinave ; ses yeux étaient d’un bleu clair, et leur extrême myopie en rendait le globe saillant ; sa bouche était forte, rouge et sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain qui avait valu à Philothée le sobriquet d’Othello.

On ne connaissait pas, par exemple, sa Desdemona, mais à coup sûr il n’avait pas d’Iago, car il était très aimé dans la bande. Son lorgnon ne le quittait pas ; il le portait au lit et le gardait sur son nez même en dormant ; sans l’inséparable binocle il ne pouvait, disait-il, distinguer ses rêves et perdait tous les enchantements de la nuit. Les charmes poétiques des sylphides, les attraits provocants des gracieuses succubes qui hantent l’heureux sommeil de la jeunesse, se confondaient dans un vague brouillard […]

Il se laissa peu à peu envahir par l’ombre, et le sentier qui conduisait à son seuil littéraire s’effaça rapidement sous les mousses, les ronces et les végétations parasites. Un chagrin inconnu plus ou moins mal dévoré, cette immense fatigue qui suit parfois chez les jeunes poètes un trop violent effort intellectuel, le désaccord du réel et de l’idéal, une de ces causes ou toutes ces causes ensemble, peut-être aussi le regret ou le scrupule de certaines audaces, avaient-ils recouvert de leurs cendres grises le poète de Feu et Flamme. Il s’était retiré du petit cénacle où il flamboyait et pérorait jadis, et l’on avait perdu sa trace, comme cela arrive trop souvent à ces jours de dispersion où s’écroulent les Babel du rêve qu’élèvent en commun les compagnons de l’idée quand ils ont vingt ans.

JeunesFrance
Nerval medaillon Duseigneur

Gérard Labrunie, médaillon de Jehan Duseigneur, 1831

Théophile Gautier, Les Jeunes-France, 1833

PetrusBorelRhapsodies

Petrus Borel, Rhapsodies, 1832

Mondedramatique

couverure du Monde dramatique illustrée par Célestin Nanteuil, 1835

Feuetflamme
Celestin Nanteuil

Philothée 0'Neddy, Feu et Flamme, 1833

accueilNerval accueilTrinite accueilcollages accueiloeil Nerval medaillon Duseigneur