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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE
Nerval4

ÉPÎTRE PREMIÈRE à Duponchel

 

C’est à toi que j’écris, ami tendre et fidèle,

Je voudrais que ma Muse à mes voeux moins rebelle,

Entonnât des accents dignes d’elle et de toi,

Mais c’est toujours en vain que je voudrais bien faire,

Apollon me rebute, et rit de ma colère

Et Pégase rétif ne connaît plus ma loi.

Pourtant je fais des vers, dont tout le monde enrage.

On me dit que j’aurai l’infortune en partage,

On me dit, et pourtant on n’a pas encor tort,

Que souvent le Génie est un vilain trésor ;

Que pour devenir riche, en rimant, il faut l’être,

Que le plus beau talent ne nourrit pas son maître ;

On me dit... cent raisons que je n’écoute pas,

Et je crois, entre nous, qu’on y perd bien ses pas ;

Mon désir généreux part d’une âme bien née,

Être auteur et jeûner, voilà ma destinée !

Je veux remplir le sort que les dieux m’ont offert,

Et suivre à l’hôpital, Malfilâtre et Gilbert.

Tu ris, mon cher rival, tu plains mon infortune,

Tu crois que mon esprit est parti dans la lune,

Que mon glorieux sort fera peu de jaloux,

Et qu’il faudra me mettre à l’hôpital des fous.

À ce compte, mon cher, on t’y mettrait peut-être,

Car qu’est-ce qu’un Poète ? Un poète est un Être

Bonhomme au demeurant, mais tant soit peu menteur

Tant soit peu médisant, et tant soit peu hâbleur ;

Tourmenté jour et nuit d’une sotte manie,

Et brûlé d’un beau feu qu’il appelle génie,

Du reste tout entier en proie aux ignorants,

Et servant de jouet même aux petits enfants.

 

Il est vrai cependant que des moments de gloire,

Sur ses vils ennemis lui donnent la victoire,

Lorsqu’il voit s’agiter les mains du spectateur,

Et qu’il entend partout crier : l’auteur, l’auteur !

Qu’il voit tout lui sourire, et tout lui rendre hommage.

Mais aussi que fait-il ? que devient son courage

Quand un malin Public, lançant maints quolibets,

Souffle dans des tuyaux qu’on appelle sifflets !

Naguère il fut un temps où l’Enfant du Génie,

Habitant fortuné des vallons d’Aonie,

Au sein d’un peuple entier attentif à ses chants

Faisait entendre au loin ses aimables accents.

Sur le soir d’un beau jour, lorsque dans la vallée

Des joyeux habitants la troupe rassemblée

À des jeux innocents occupait ses loisirs,

Le luth harmonieux variait leurs plaisirs.

 

Aux accents du poète, une troupe attentive,

Accourait écouter la romance plaintive,

L’ode qui noblement roule ses vers pompeux,

Ou coule avec langueur ses soupirs amoureux ;

Là l’enfant d’Apollon par ses accents enchaîne

Une foule empressée et qui respire à peine,

Il en sait à son gré disposer les esprits,

Tantôt aux spectateurs, étonnés, attendris

Il sait communiquer le beau feu qui l’inspire,

Et tantôt sur leur bouche il enchaîne un sourire.

ÉPÎTRE SECONDE à Duponchel

 

Ô toi, cher Duponchel, que ton mauvais génie

A doué comme moi d’une sotte manie

Et qui sais, à la rime asservissant tes mots,

Emprisonner un sens dans des mètres égaux,

Admirateur zélé du pur et beau classique ;

Fuis surtout, fuis toujours le style Romantique ;

Ah ! fuis, il en est temps, ces vers éblouissants,

Où tout est pour l’éclat, où rien n’est pour le sens ;

En vain de maint lecteur la bizarre manie,

Accueille de ces vers l’étrangère harmonie,

Le faux goût passera, les bardes à leur tour

Verront tomber leur gloire aux premiers feux du jour,

Et suivis de l’oubli qui sur leurs vers retombe,

Des héros de Morven partageront la tombe.

 

Quelques-uns, il est vrai, surent loin des humains,

Dans l’ombre des brouillards se tracer des chemins ;

Lamartine, Biron, et leurs rimes obscures,

Iront sans trébucher jusqu’aux races futures.

 

Eux seuls sont immortels puisqu’ils sont créateurs,

Anathème, anathème, à leurs imitateurs,

C’est en vain qu’on voudra marcher dans leur carrière,

Apollon sur leurs pas a fermé la barrière !

 

Pourquoi vouloir d’ailleurs, suivre un genre étranger,

Trop de Français déjà loin de les protéger,

Dédaignent des Français les arts et l’industrie,

Sachons mieux soutenir les droits de la patrie.

 

Que le talent au moins reste national,

Laissons dans leurs marais les héros de Fingal

Ressusciter encor leurs vieux titres de gloire ;

Mais n’allons pas sur nous leur donner la victoire,

Français, soyons Français, soyons indépendants,

Et sachons conserver le sceptre des talents ;

En vain depuis longtemps on prône l’Angleterre,

Quel auteur pourra-t-elle égaler à Voltaire ?

Qui pourrait à Rousseau préférer Richardson,

Shakespear au grand Racine, à Corneille Thompson,

À Jean Rousseau Dryden, et Milton à Delille ;

Le parallèle entre eux serait trop difficile ;

 

Et toi, savant Newton, homme inspiré d’en haut,

Nous t’opposons encor d’Alembert, et Clairaut ;

Nos auteurs, nos héros, leur mémoire immortelle,

Voilà les fondements d’une gloire éternelle ;

Voilà ce qu’outre-mer on veut en vain chercher ;

Et voilà ce que rien ne peut nous arracher !

 

Je ne te défends pas ces sublimes images,

Ces vers grands et fougueux qui font les bons ouvrages,

Mais use sobrement de ces vers, de ces mots,

Qui ne font de l’effet qu’aux oreilles des sots.

Ou, si toujours épris du style romantique,

Tu veux, faible pygmée, renverser le classique,

Va donc braver ces Dieux si longtemps admirés,

Des talents, du bon goût, arbitres révérés ;

Va ! Tu verras bientôt, Titan trop indocile,

Expirer les efforts de ta rage inutile,

Tu voudras obscurcir ces astres radieux,

Et l’éclat de leur gloire aveuglera tes yeux.

 

Ah ! Plutôt sur les pas des maîtres du Parnasse

Tâche de conquérir une honorable place,

Va cueillir des lauriers puisqu’ils te sont offerts,

Laisse là les Anglais et suis le Dieu des vers ;

 

Que les bardes du Nord s’engloutissent dans l’ombre,

Ou portent loin de nous leur style pâle et sombre !

Armé d’un verre plein, assis sur un tonneau,

Défions sans péril ces tristes buveurs d’eau.

Tous les Français sont gais et la joie est française.

Si tous les partisans de la manie anglaise

Veulent sur nos auteurs fondre de toutes parts

Qu’ils viennent : on craint peu leurs armes de brouillards!

Ou plutôt au bon goût cessant de faire outrage,

Qu’ils s’endorment en paix dans le sein du nuage !

(Éd. Pléiade, t. I)

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