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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

CHARLES ASSELINEAU, ONIRISME ET BIBLIOPHILIE

Il y a dans La Double vie, recueil de nouvelles publié par Asselineau en 1858 chez Poulet Malassis, des analyses sur l’étrangeté du monde onirique que Nerval n’aurait pas reniées et dont leurs causeries ont dû se nourrir. Ainsi, en préambule au récit de rêve intitulé "La Jambe", qui n'est pas sans évoque La Nuit remue d'Henri Michaux:

Ce qu’il y a de surprenant dans la vie du rêve, ce n’est pas tant de se trouver transporté dans des régions fantastiques, où sont confondus tous les usages, contredites toutes les idées reçues, où souvent même (ce qui est plus effrayant encore) l’impossible se mêle au réel. Ce qui me frappe encore bien davantage, c’est l’assentiment donné à ces contradictions, la facilité avec laquelle les plus monstrueux paralogismes sont acceptés comme choses toutes naturelles, de façon à faire croire à des facultés, ou à des notions d’un ordre particulier, et étrangères à notre monde". Et c’est ainsi que le dormeur assiste sans sourciller à l’exécution de son cheval par un général, qui sauve ainsi sa propre tête : "Et la foule s’écoule, et moi-même je me retire, intérieurement bien convaincu que c’était l’usage, lorsqu’un général était condamné à mort, que si son cheval venait à paraître sur le lieu de l’exécution et qu’il le tuât, le général était sauvé.

Autre observation très nervalienne :

Autre chose frappante est encore la facilité avec laquelle on reconnaît certains lieux, certains endroits, certains pays même, que l’on n’a pas mémoire d’avoir jamais vus ailleurs qu’en rêve, et qu’on se rappelle pourtant au réveil assez distinctement pour en concevoir tous les détails, rues, maisons, boutiques, accidents de terrain, paysages, &c...

Ces phénomènes et bien d’autres auxquels je suis très attentif m’ont fait souvent supposer, non pas des existences antérieures, mais des existences parallèles à la nôtre, ayant pour théâtre des régions extérieures où notre âme émigrerait pendant les heures de sommeil.

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L’Enfer du bibliophile (1860) côtoie de plus près encore le monde nervalien. C’est un récit plein d’humour dans lequel Asselineau met en scène sa propre manie de chercheur, qui fait irrésistiblement penser à Nerval lui-même en quête de l’Histoire de l’abbé de Bucquoy dans les Faux-Saulniers .

En général, l’amateur des quais est celui dont les manies sont les plus curieuses et les plus folâtres. Le client des ventes publiques et des libraires recherche et paie fort cher des livres parfaitement accrédités et cotés, de bonnes éditions des classiques, des Barbou, des Elzévirs, &c, &c. Le client des quais s’est buté à une spécialité encore inconnue et qui fera fureur plus tard. Là se collectionnent les journaux, les revues, les brochures, les mémoires, les bribes négligées et qui, au bout d’un certain temps, deviennent introuvables… Aussi l’amateur des quais est-il nécessairement un littérateur qui connaît son avenir. Riez tant que vous voudrez, en lui voyant acheter des babioles dont vous ne voudriez pas pour rien, il se console en disant en lui-même : - dans dix ans, dans vingt ans, tu viendras me mes demander à genoux ; tu ne les auras pas ! C’est sur les quais que se forment les collections impossibles, que se ramassent les riens qui vaudront de l’or. Aussi, s’il ne faut à l’amateur ordinaire que de l’argent et du goût (et encore chez plus d’un le premier supplée le second), il faut à l’amateur des quais, généralement pauvre et sans crédit, outre une patience de fourmi, le génie d’un inventeur.

Mais ici l’innocente manie va virer au cauchemar. Rentré chez lui après une journée morose, Asselineau, s’endort un soir dans la douce espérance de "bouquiner" le lendemain en flânant sur les quais avant de se rendre à une vente où il a repéré un petit Manon Lescaut. Or, dans la nuit surgit, comme le Méphisto de Faust, un grand escogriffe qui a tôt fait de soumettre à sa volonté celle d’Asselineau, et de le forcer à faire sur les quais, puis à la vente, des achats insensés et ruineux. Le récit présente le cauchemar comme une descente dans les cercles de l’enfer de Dante, comme le fait Nerval dans Les Nuits d’octobre, avec la même référence au vers du poème "Dante" du recueil Iambes, d’Auguste Barbier, paru en 1831 : "Voilà, voilà celui qui revient de l’enfer !" (ch. XVI des Nuits d’octobre), "Je suis, je suis celui qui reviens de l’enfer" (ch.1 de L’Enfer du bibliophile). C’est la citation de Nerval qui est exacte, celle d’Asselineau est une parodie.

Asselineau, désespéré, se voit contraint d’acheter sur les quais, à des prix exorbitants, des livres sans intérêt. A noter que parmi eux se trouvent en bonne place les œuvres ... d’Arsène Houssaye :

– Achète cela, me dit-il tout à coup, les dents serrés. Ô douleur ! c’était le Serpent sous l’herbe, par Arsène Houssaye. – Mon Dieu ! m’écriai-je en laissant tomber Capefigue et Léon Thiessé. – Achète, c’est pour rien : cinquante centimes le volume, non coupé, avec hommage autographe de l’auteur. Tu n’auras pas tous les jours pareille fortune. Le bouquiniste, visage inconnu, s’approcha de moi et me dit d’une voix mielleuse : – Puisque monsieur fait collection des œuvres de M. Arsène Houssaye, j’ai là sous ma chaise les Onze maîtresses délaissées, du même auteur , et Suzanne, et Fanny, et La Belle au Bois dormant. J’étais éperdu : j’ignore où je trouvai la force de porter ces nouvelles acquisitions.

Enfin, le troisième cercle de l’enfer va conduire le malheureux Asselineau à la vente dont il attendait la date avec impatience. Ici encore, le rapprochement avec Les Faux Saulniers s’impose :

Partons, me dit le démon en m’entraînant. N’allons pas rater la vente. – Quelle vente ? hasardai-je de lui demander quand nous fûmes dans la rue. – Eh quoi ! l’avez-vous oublié ? n’est-ce pas aujourd’hui le 10 avril, la septième vacation de la vente de M.***, à la salle Silvestre ? – Ô Dieu ! m’écriai-je, c’est pour cette vacation que j’avais fait tant de croix sur mon catalogue !

Rentré chez lui ployant sous le faix des livres achetés, Asselineau assiste impuissant au saccage de sa bibliothèque dans une sorte de sabbat de démons, avant de se réveiller enfin.

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Charles Asselineau, L'Enfer du Bibliophile, 1860

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