AURÉLIA, VERSION PRIMITIVE

Les premiers fragments autographes d'Aurélia (non publiés dans la Revue de Paris en 1855) sont beaucoup plus proches de la réalité biographique que la version définitive, et présentent de multiples analogies avec les données de la Généalogie.

Ce fut en 1840 que commença pour moi cette – Vita nuova. – Je me trouvais à Bruxelles [...]

Un soir on m’invita à une séance de magnétisme. Pour la première fois je voyais une somnambule. C’était le jour même où avait lieu à Paris le convoi de Napoléon. La somnambule décrivit tous les détails de la cérémonie, tels que nous les lûmes le lendemain dans les journaux de Paris. Seulement elle ajouta qu’au moment où le corps de Napoléon était entré triomphalement aux Invalides, son âme s’était échappée du cercueil et, prenant son vol vers le Nord, était venue se reposer sur la plaine de Waterloo.

Cette grande idée me frappa [...]

Conduit à la maison de santé de Mme Sainte-Colombre, rue de Picpus, Nerval est en proie à des hallucinations ici encore directement liées à la Généalogie (figures de blason, Dwina, Dordogne, trois châteaux construits sur ses bords) et associées à la figure maternelle :

Pendant trois jours je dormis d’un sommeil profond rarement interrompu par les rêves. Une femme vêtue de noir apparaissait devant mon lit et il me semblait qu’elle avait les yeux caves. Seulement au fond de ces orbites vides, il me sembla voir sourdre des larmes brillantes comme des diamants. Cette femme était pour moi le spectre de ma mère, morte en Silésie. – Un jour on me transporta au bain. L’écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon (sic) et j’y distinguais toujours trois enfants percés d’un pal, lesquels bientôt se transformaient en trois merlettes. C’étaient probablement les armes de Lorraine.

Je crus comprendre que j’étais l’un des trois enfants de mon nom, traités ainsi par les Tartares lors de la prise de nos châteaux. C’était au bord de la Dwina glacée. – Mon esprit se transporta bientôt sur un autre point de l’Europe, aux bords de la Dordogne, où trois châteaux pareils avaient été rebâtis. Leur ange tutélaire était toujours la dame noire, qui dès lors avait repris sa carnation blanche, ses yeux étincelants et était vêtue d’une robe d’hermine, tandis qu’une palatine de cygne couvrait ses blanches épaules…

Ce fut alors que j’eus un rêve singulier. – Je vis d’abord se dérouler comme un immense tableau mouvant la généalogie des rois et des empereurs français, – puis le tronc féodal s’écroula baigné de sang. Je suivis dans tous les pays de la terre les traces de la prédication de l’évangile. Partout en Afrique, en Asie, en Europe, il semblait qu’une vigne immense étendît ses surgeons. Les dernières pousses s’arrêtèrent au pays d’Élisabeth de Hongrie. – Çà et là d’immenses ossuaires étaient construits avec les ossements des Martyrs. Gengiskan, Tamerlan et les empereurs de Rome en avaient couvert le monde. Je criai longtemps, invoquant ma mère sous tous les noms donnés aux divinités antiques [...]

Dans un autre fragment manuscrit d'Aurélia Nerval décrit comme une reviviscence personnelle la vision tragique de la descendance de la reine de Saba jusqu'aux rois wisigoths et aux Niebelungen, suscitée par ses lectures historiques et archéologiques:

Les fils d’Abraham et de Cethura qui remontent à Enoch par Héber et Joctan forment la race sainte des princes de Saba. Leur capitale est Axum en Abyssinie. Les fils de Mérovia se dirigent vers l’Asie, apparaissent à la guerre de Troie, puis vaincus par les dieux du Péloponnèse s’enfoncent dans les brumes des monts Cimmériens. C’est ainsi qu’en traversant la Cythie (sic) et la Germanie ils viennent au-delà du Rhin jeter les bases d’un puissant empire. Sous les noms de Scandinaves et de Normands ils étendent leurs conquêtes jusqu’à la lointaine Thulé, où gît le trésor des Niebelungen, gardé par les fils du Dragon. Deux chevaliers guidés par les sœurs Walkyries découvrent le trésor et le transportent en Bourgogne. Du sein de la paix naît le germe d’une lutte de plusieurs siècles car Brunhild et Criemhield ces deux sœurs fatales sacrifieront à leur orgueil les peuples puissants sur lesquels elles règnent. Siegfried est frappé traîtreusement à la chasse et reçoit le fer en la seule place de son corps que n’a pas teinté le sans du Dragon. Brunhild devient par vengeance l’épouse d’Attila, le farouche roi des Huns. – Cachez-moi cette scène sanglante où les Bourguignons et les Huns s’attaquent à coups d’épée à la suite d’un festin de réconciliation. Tout périt autour de la reine. Mais un page l’a vengée en se glissant derrière le meurtrier de son époux. – Ici la scène change et la framée de Charles Martel disperse à Poitiers les escadrons des Sarrazins. L’Empire de Charlemagne se lève à l’Occident et ses aigles victorieuses couvrent bientôt l’Allemagne et l’Italie. Malheur à toi, Didier roi des Lombards, qui du haut de ta tour signales l’approche du conquérant en criant : Que de fer ! grand Dieu que de fer ! La Table ronde s’est peuplée de nouveaux chevaliers et le cycle romanesque d’Artus vient se fondre harmonieusement dans le cycle de Charlemagne. – Ô toi la belle des belles, Reine Ginévra, que te servent les charmes et les paroles dorées de ton chevalier Lancelot. Tu dois abaisser ton orgueil aux pieds de Griseldis, la fille d’un humble charbonnier !

L’Occident armé tient un pacte avec l’Orient. Charlemagne et Haroun-al-Reschid se sont tendus la main au-dessus des têtes de leurs peuples interdits. – De nouveaux dieux surgissent des brumes colorées de l’Orient… Mélusine s’adresse à Merlin l’enchanteur et le retient dans un palais splendide que les Ondines ont bâti sur les bords du Rhin. Cependant les douze pairs qui ont marché à la conquête du Saint-Graal l’appellent à leur secours du fond des déserts de Syrie. Ce n’est qu’au son plaintif du cor de Roland que Merlin s’arrache aux enchantements de la Fée. Pendant ce temps Viviane tient Charlemagne captif aux bords du lac d’Aix-la-Chapelle. Le vieil empereur ne se réveillera plus. Captif comme Barberousse et Richard, il laissera se démembrer son vaste empire dont Lothaire dispute à ses frères le plus précieux lambeau.

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